Vers l’âge de deux ans, les enfants commencent à faire quelque chose d’extraordinaire : ils interagissent avec des objets qui n’existent pas. Une tasse vide devient brûlante, un repas imaginaire est servi avec sérieux. Ce comportement n’est pas anecdotique : il révèle l’apparition du jeu symbolique, la capacité à suspendre la réalité pour en créer une autre. Longtemps, les scientifiques ont vu dans cette aptitude une signature exclusive de l’esprit humain, à l’origine de notre créativité, de nos récits et de notre culture. Mais une expérience récente invite à reconsidérer cette certitude.
Cette étude, publiée dans la revue Science, met en scène un bonobo exceptionnel : Kanzi. Kanzi n’est pas un primate ordinaire. Depuis les années 1980, il est connu pour sa capacité à comprendre des centaines de symboles lexigrammes et des phrases complexes en anglais. Mais l’expérience du jus invisible va encore plus loin.
Le protocole est volontairement simple. Un expérimentateur fait mine de verser du jus dans des récipients… totalement vides. Aucun liquide réel n’est présent. Il boit ensuite ce « jus invisible », puis propose à Kanzi d’en faire autant, ou de servir à son tour. La question est cruciale : Kanzi va-t-il simplement imiter des gestes mécaniques, ou va-t-il entrer dans la fiction, comme le ferait un enfant humain ?
Le résultat est troublant. Kanzi ne se contente pas de porter la tasse à sa bouche. Il adapte ses gestes : il incline le récipient, attend, boit, parfois essuie sa bouche. Mieux encore, lorsqu’il « sert » quelqu’un d’autre, il respecte la logique de la scène imaginaire. Autrement dit, il agit comme si le jus existait, tout en sachant qu’il n’existe pas réellement.
C’est précisément ce « comme si » qui fascine les chercheurs. Le jeu symbolique suppose une double représentation mentale : savoir ce qui est réel, tout en acceptant temporairement une réalité fictive. Jusqu’ici, cette capacité était considérée comme un marqueur clé de l’esprit humain, observable très tôt chez l’enfant, mais absente chez les autres espèces.
L’expérience du jus invisible suggère donc que la frontière cognitive entre l’humain et les grands singes est plus poreuse qu’on ne le pensait. Elle ne prouve pas que les bonobos imaginent des mondes complexes ou racontent des histoires, mais qu’ils peuvent, dans certaines conditions, partager une fiction intentionnelle.
Les implications sont profondes. Si l’imagination n’est pas exclusivement humaine, alors ses racines évolutives sont bien plus anciennes. L’art, le langage symbolique et la culture pourraient reposer sur des capacités déjà présentes chez nos cousins primates.
En somme, quand Kanzi boit un jus qui n’existe pas, ce n’est pas un simple jeu. C’est peut-être une fenêtre ouverte sur l’origine biologique de notre pouvoir le plus singulier : imaginer ce qui n’est pas encore réel.
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