La question paraît anodine, presque ludique, pourtant, elle a occupé certains des plus grands mathématiciens modernes. Et la réponse est aujourd’hui claire, chiffrée, et contre-intuitive.
Tout commence avec le mélange à l’américaine, appelé riffle shuffle : on coupe le paquet en deux, puis on entrelace les cartes. C’est le geste le plus courant chez les joueurs de poker et les croupiers. Mais est-il efficace ? Dans les années 1990, le mathématicien et ancien magicien Persi Diaconis, alors à Stanford, décide de répondre scientifiquement à la question.
Avec ses collègues, il modélise mathématiquement le mélange de cartes comme un processus aléatoire et compare l’ordre du paquet après chaque mélange à un ordre parfaitement aléatoire. Leur verdict, publié en 1992, est sans appel : il faut exactement 7 mélanges riffle pour qu’un jeu de 52 cartes soit véritablement aléatoire.
Avant 7 mélanges, le jeu n’est pas vraiment mélangé. Des structures subsistent, des cartes restent statistiquement proches de leur position d’origine. Après 7 mélanges, en revanche, on observe un phénomène brutal appelé transition de coupure (cutoff phenomenon) : le paquet passe soudainement d’un état “prévisible” à un état “indiscernable du hasard total”. Un 6ᵉ mélange est insuffisant ; le 7ᵉ fait basculer le système.
Ce résultat est frappant quand on le compare au nombre total de configurations possibles d’un jeu de cartes : 52!, soit environ
80 658 175 170 943 878 571 660 636 856 403 766 975…
Un nombre si gigantesque que, si chaque personne sur Terre mélangeait un paquet chaque seconde depuis le Big Bang, il est extrêmement probable qu’aucun ordre n’ait jamais été répété. Et pourtant, seulement 7 mélanges bien faits suffisent pour atteindre cet océan de possibilités.
Cette découverte a des implications bien au-delà des cartes. Les mêmes mathématiques servent à analyser :
la sécurité des algorithmes cryptographiques,
les méthodes de tirage au sort,
le brassage des données en informatique,
ou encore le mélange des particules en physique statistique.
Conclusion surprenante : mélanger trop peu n’est pas du hasard, mais trop mélanger ne sert à rien. Les mathématiciens ont tranché : pour un jeu standard, 7 mélanges suffisent. Ni plus, ni moins. Une rare situation où le chaos obéit à une règle précise.
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