L’expression paraît aujourd’hui tellement installée qu’on pourrait croire qu’elle vient directement de la pipe à tabac. En réalité, son histoire est plus tortueuse.
Le mot « pipe » est attesté dans l’argot sexuel français au début du XXe siècle. Un dictionnaire d’argot le relève dès 1927 avec le sens de fellation. À cette époque, on disait surtout « faire une pipe ». L’expression semble avoir circulé notamment dans le milieu de la prostitution, où elle remplaçait progressivement une autre formule aujourd’hui vieillie : « faire un pompier ».
Mais pourquoi « pipe » ? Une explication souvent reprise par le linguiste et écrivain Claude Duneton repose sur le monde du tabac. Au début du XXe siècle, beaucoup d’hommes roulaient eux-mêmes leurs cigarettes. Dans l’argot populaire, une cigarette pouvait être appelée une « pipe », et « se faire une pipe » signifiait alors se rouler une cigarette. Le geste consistait à manipuler le papier, le rouler entre les doigts puis l’humidifier avec la langue. L’analogie sexuelle aurait favorisé le glissement de sens. Cette origine est plausible, mais il faut rester prudent : elle relève davantage de la reconstruction étymologique que d’une certitude parfaitement documentée.
Reste le verbe « tailler ». Car à l’origine, on disait plutôt « faire une pipe ». « Tailler une pipe » serait apparu plus tard par croisement avec une autre expression argotique : « tailler une plume », déjà employée à la fin du XIXe siècle avec le même sens. Le Wiktionnaire comme plusieurs dictionnaires d’expressions décrivent ainsi « tailler une pipe » comme une contamination entre « faire une pipe » et « tailler une plume ».
Cette « plume » renverrait à la plume d’oie utilisée pour écrire. Avant de s’en servir, il fallait en préparer et en tailler l’extrémité, parfois après l’avoir humidifiée. Là encore, l’argot a transformé un geste banal en métaphore sexuelle.
L’expression que nous utilisons aujourd’hui serait donc le résultat de plusieurs couches d’argot : d’abord « tailler une plume », puis « faire une pipe », enfin le mélange des deux, « tailler une pipe ».
Un bon exemple de la manière dont la langue populaire recycle des gestes ordinaires, les détourne… et finit par faire oublier complètement leur sens d’origine. Et comme souvent avec l’argot, l’image survit mieux dans la langue que son histoire exacte.
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